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Je rougis sous ma fourrure du plaisir d’accueillir pour mon premier #vaseco l’indispensable (essentielle ?) Christine Jeanney. Merci infiniment à elle pour m’avoir offert le bonheur de cette expérience (c’est son idée) et pour le cadeau merveilleux que sont ses post-it. Pour, à nouveau, l’envie d’écrire aussi. Merci trois fois Christine, du bout de ma truffe au creux de votre main.

Elle avait laissé ses mots à elle, là, sur l’armoire. Petits rectangles blancs couverts de signes verts. Il les voyait chaque jour. Son cœur un peu plus serré chaque fois dans sa poitrine. Leur existence le rassurait, mais leur message… Il n’avait pas oublié les autres mots, petite écriture serrée, encre violette. Il pouvait encore les réciter, comme les matras qu’ils étaient devenus. Et les petites phrases vertes résonnaient avec les plus anciennes, vingt ans déjà. Il se souvenait encore, se souviendrait toujours. S’accrocher à l’écrit. Comme une preuve invariable de son existence à elle.

Il les lisait. Les relisait. Et cherchait en eux la trace de sa vérité. Lui, imparfait entre tous, dépositaire de cette pensée précieuse comme aucune autre.

Elle avait laissé ses mots à elle, là, dans son âme. Il les lirait longtemps encore. Il l’attendrait toujours.

Mon cœur bat au ralenti, presque irréel. La forêt s’est faite silence depuis longtemps déjà. Des jours entiers que je suis blotti là. Invisible. Transparent. Oublié peu à peu par tous les êtres qui m’entourent. Jusqu’à ne devenir qu’une ombre, partie négligeable du paysage. La faim hurle au fond de mon ventre. Mais ne pas faire le moindre geste. Attendre, encore. Ne faire plus qu’un avec les pierres, la vie à l’arrêt.

Je dois être patient. Ne pas sentir le vent, ne pas entendre frémir les branches. Oublier la vie, là, autour. Ils vont finir par ne plus me voir, ne plus même se souvenir que j’ai existé. Alors seulement, je déciderai. Je pousserai un hurlement qui leur glacera le cœur. Ou je fondrai sur l’un d’eux, proie sans défense sous mes crocs. Peut-être disparaitrai-je tout simplement. Dernier de mon espèce, je deviendrai une simple ligne de plus sur la liste. Espèces éteintes.

Le dernier loup. Nuisible ils disent. À qui manquera-t-il ?

Il l’a croisé, un matin. Un type d’à peu près son âge. Un peu plus peut-être. Oui, un peu plus probablement. Et il est resté figé, stupéfait par ce visage qui racontait une vie. Il n’avait jamais remarqué à quel point un visage pouvait tout dire d’un être. Peut-être fallait-il atteindre un certain point dans la vie, l’expérience de soi et des autres, pour s’en rendre compte.
Ce matin là, il avait tout lu sur le visage de cet homme, en quelques secondes. Il avait compris dans chaque pli, chaque ride, la moindre lâcheté, la plus infime trahison, chaque renoncement, tous les échecs, les peurs, les déceptions. La tristesse aussi. Même la plus secrète blessure intime était là, visible par tous. Gravée dans la chair.
Était-il le seul à s’en apercevoir ? Les autres lisaient-ils aussi cet homme à livre ouvert ? Il se demandait comment qui que ce soit pouvait bien parler, plaisanter, rire, avec ce fantôme. Ce visage lui inspirait l’envie de fuir très loin, au soleil, là ou les couleurs pouvaient lui rappeler que la vie peut-être quelque chose de bien, de beau. Et pas ce désert aride imprimé aux coins des yeux, dans les plis des joues de cet individu . Cartographie misérable à cœur de peau. Une femme aimait-elle encore ce visage ? Le touchait-elle ? Le trouvait beau peut-être ?
Puis il a compris.

Il l’a croisé, un matin. Son reflet dans le miroir.

Le coeur qui bat, lent, sourd, profond. L’estomac se serre. Une larme tombe. Une seule. L’écho de l’impact de ces quelques molécules d’eau sur le plancher s’amplifie à devenir assourdissant. Le souffle est haché, douloureux, court. Mais régulier cependant. La tristesse semble venir du fond de l’âme, elle n’est pas toujours là pourtant. À cet instant, elle est tout, douce et impérieusement nécessaire. Elle devient le battement du coeur lui-même. Un sanglot, spasme de tout le corps, et le flot se libère. Les ruisseaux sur les joues se font fleuves, s’élargissent, fleuves sauvages dont la crue ne peut alors plus être endiguée. Plus aucune pensée ne prend forme, devenir l’eau, devenir la voix de ce chagrin profond, sans âge. Et se dissoudre à mesure que le ressac fait déborder la marée du regard, encore, encore… Une dernière convulsion encore et la douleur s’apaise, laisse place à l’épuisement, à la paix. Puis au sommeil enfin, innocent et profond, comme celui d’un enfant.

Une corde vibre encore, grave et tendre, sous les doigts qui ont su libèrer sans violence les courants si longtemps retenus.

Les pleurs (M. de Sainte-Colombe) – Jordi Savall

Le regard en premier, fasciné, s’accroche. La pureté des lignes, les courbes, les reliefs, la douceur du teint. Ému aux larmes, cette cheville est si belle. Elle ne sait pas, m’ignore encore, toute à la douce oscillation de la jambe qu’elle fait naitre et résume à la fois. Attendre, retenir, prolonger ce moment suspendu, secondes égrainées au bout d’un escarpin. Et ma main sous la table, hésitante et sûre, cherche le chemin vers la tiédeur nichée là juste au creux. Tu regardes ailleurs, surface indifférente. Trahie par ce duvet léger qui tout à coup frissonne. Respirer lentement, ne pas aller trop vite, le désir obéit à la main qui le bride. Glisser à genoux, lentement, fermer les yeux, et aimer comme on prie. Les dieux aiment la dévotion des sens. Je pose mes lèvres à l’intérieur, juste sous la saillie de l’os. Laisser mes doigts parcourir la soie du mollet si fin et entendre la musique qui monte au fond du ventre. Un tango bien sûr. La cheville c’est la clé du tango. Libres de tout contrôle, mes lèvres cheminent sur tes cuisses. Elles trouvent enfin le tremblement de tout ton être, regard voilé, souffle éperdu, tes doigts crispés sur ma nuque. L’oubli, la source.

Les mots sont impuissants à dire le choc, le courant tellurique qui parcourt chaque cellule. La révélation. Vivre commence par ta peau.

Elle a toujours été là. Cette colère, ce truc noir et visqueux qui bouillonne. Tellement sombre que jamais je n’ai pu voir, au fond, ce qui en est la source. Alors la dominer, la contrôler, l’enfermer dans une sphère, solide, ce magma primaire, cette force brute prête à tous les ravages. Concentration, maîtrise, une vie sur le qui-vive pour ne pas la laisser s’échapper. S’épuiser de la force insensée qu’elle exige pour ne pas exploser. Puis un jour, ton regard, tes doigts qui effleurent ma peau. Sans crainte. Et la boule noire qui disparait. Je cherche dans les moindres recoins, ne la vois plus. Impensable et pourtant. Incrédule je te regarde sourire. Tu as compris déjà, avant moi, qu’elle n’existe plus, qu’il te suffit d’être pour qu’elle ne soit plus. Tu l’as toujours su. Ce vortex capable de détruire un monde, mon monde, avait donc son antithèse. Et l’univers son point d’équilibre.

Me reposer enfin. Il s’en fallait d’un cheveu.

Il est une fleur en mon jardin, précieuse et fragile entre toutes. Elle ne s’épanouit que sous mon regard et se ferme à peine l’ai-je quittée des yeux. Elle est teintée d’or et d’azur clair. Elle fleurit même en plein hiver et porte en elle tant de soleil que quand son coeur verse une larme on voit naître des arcs-en-ciel. Je l’ai oubliée si longtemps dans le jardin en friche, et pourtant elle est toujours là, belle et radieuse. Sa tige est de l’ivoire le plus pur, son feuillage clair et délicat comme le cristal de bohème. Son parfum est celui des nuits d’été. Enivrant et profondément sensuel. Quand mes doigts effleurent la soie de ses pétales, je sens vibrer le monde jusque dans mes veines atrophiées par le temps.
Cette plante atypique, seule de son espèce, peut déconcerter, rendre fou ou muet. Et nous sommes peu nombreux à pouvoir accepter la possibilité de son existence. Je la devine pourtant essentielle à l’équilibre du monde. Pivot dont la disparition engendrerait la fin du monde. Alors je l’entoure de mes soins. Jardinier attentif et dévoué. Comme on servirait Dieu dans son plus ancien sanctuaire. J’ai mis une vie à trouver comment faire pour la protéger des intempéries qui pourraient la détruire, tout en laissant les éléments la nourrir et la faire croitre. Une vie pour apprendre. Une vie aujourd’hui pour prendre soin d’elle. En paix après tant de tourments, d’insomnies et de rage. Aimer enfin ce monde où une telle fleur existe.
Il nous faut cultiver notre jardin.

Blanche, la peau, là, juste entre la pouce et l’index. Le regard s’y attarde, s’y accroche. Voir la vie qui palpite précisément à cet endroit. Si fragile et si tendre. Brûler d’y poser les lèvres. Qu’elles y restent soudées. Ivresse de la douceur infinie de la peau, brûlure du coeur. De là, le baiser s’égare, détaille les doigts, si fins, si beaux qu’une larme en silence glisse sur ma joue. À genoux devant toi, je remercie ces mains qui ont su, si bien, me dire ton amour bien avant que ta bouche un jour n’ose murmurer les mots essentiels. Lentement la langue qui s’enroule autour de l’index. Expression d’amour et de désir. Puis elle glisse entre les doigts, un peu plus fort. Lèvres et dents mêlées chantent les battements du coeur qui s’accélèrent.
Tu fermes les yeux et ton souffle accompagne la danse labiale qui dit l’indispensable. Sans regarder je sais ta poitrine qui se soulève un peu plus vite, la morsure douce de tes dents sur ta lèvre inférieure. Quand la paume diaphane s’offre à moi, je sais que tes yeux ont pris cette couleur que j’aime tant. Ciel d’orage, reflets d’ardoise. Alors seulement, lever la tête, lire ton désir, écho profond de la marée qui monte dans mes veines.
Le reste appartient à la lumière tiède d’une fin d’après-midi, à la rumeur diffuse qui monte de la rue, aux rideaux tirés sur l’indicible.

Te réciter par coeur.

Confronter à l’air brulant de cet été tardif le froid glacé à l’intérieur. Et sentir craquer et s’ouvrir les milles petites félures qui deviendront failles abyssales. Le sommeil fuit, le sourire s’efface. L’esprit qui tourne en rond, plus vite à chaque tour, en cherchant à donner du sens à cette aberration. Contempler cette rivière dont le courant ne sait plus où est la mer, et qui se perd dans des méandres sans fin. Plus d’amont, plus d’aval. Et l’eau du souffle qui s’infiltre dans chaque crevasse pour l’élargir encore. Tester encore la résistance de l’écorce. La chaleur intense d’une vie imaginée, voulue, intensément, luttant contre les glaces de celle vécue. L’écho encore si vif de la voix entendue : ” Je veux, je vais” face aux courants polaires du quotidien.

Combien de temps encore avant que ne cède la roche de la volonté ? Avant que n’éclate ce qui me fait encore une unité cohérente ? Avant que le contraste thermique ne change l’ensemble en morceaux éparpillés et stériles ?

Et la raison, qui déjà se fissure…

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